Un monstre est là, derrière la porte. Gaëlle Bélem / Gallimard (Continents Noirs), 2020. Public conseillé : Adulte

RÉSUMÉ :

Tout commença un soir de 1981 lorsque dans la ville de Sainte Marie, au Nord de l’île, deux jeunes gens eurent le malheur de se rencontrer. Tandis qu’au-dehors la fête battait son plein, à l’arrière d’un restaurant un cuisinier retirait sa veste et la toque blanche qu’il portait depuis le matin. »Les Dessaintes forment l’une des familles les plus célèbres de La Réunion. Ils sont ambitieux, courageux et un brin fantaisistes. Mais, de l’avis du voisinage, des psychiatres et de la police, ils sont juste cinglés. Tout aussi barjos qu’ils soient, ils mettent au monde une fille. Une petite teigne qui compte bien devenir quelqu’un. C’est cette histoire familiale poignante au coeur de La Réunion des années 1980 qui est ici racontée.La lectrice, le lecteur y trouveront du rythme, un ton vif, décalé, et, surtout, un humour décapant. Ils sont priés d’ouvrir la porte pour voir bondir le monstre. Des surprises, sans nul regret !

NOTRE AVIS :

Vos blogueuses des” Horizons livresques d’Isa et Do” ont eu le plaisir de rencontrer Gaelle BELEM, lors du lancement de son livre “Un monstre est là, derrière la porte” à l’espace “Kab’Art”. A cette occasion, nous avons eu envie de vous proposer une chronique à 4 mains, il fallait au moins ça pour la première réunionnaise éditée aux Éditions Gallimard, dans la collection Continents Noirs. Effectivement, elle nous a séduite dans ce premier opus. Nous délivrons ici, nos ressentis, émotions procurées et opinions respectives. Cet oeuvre aura fait débat au sein du binôme 😉

Dans ce roman, l’auteure brosse la réalité d’une famille réunionnaise, les Dessaintes, dans les années 80 au travers d’un récit vivant, piquant à vif, pragmatique et sans concessions. L’auteure manie avec goût et aisance les mots et la langue. Le ton est acerbe, précis, et efficace. Les descriptions sont percutantes notamment quand l’auteure dépeint les personnages. On se délecte de l’histoire qui prend forme sous la plume de l’écrivaine, une dégustation lente et raffinée. De plus, les notes d’humour, bien présentes et irrésistibles, sont tantôt tendre tantôt caustique. Nout kozé kréol n’est pas en reste dans ces pages !

Adieu plages, sable chaud, palmiers !  Nous sommes bien loin des cartes postales pour des vacances idéales ( comme le chante si bien J. Farreyrol). C’est une immersion dans l’envers du décor. Nous sommes projetées dans un quartier pauvre, parmi tant d’autres, de la Réunion Lontan avec ses problèmes économiques, sa misère sociale, sa violence, son chômage, son alcoolisme dévastateur… mais également les superstitions qui occupent une place importante dans le quotidien des réunionnais. On sourit à l’évocation du personnage de «  l’homme-coq », qui a profondément marqué l’esprit du créole et plus particulièrement les enfants. Les stigmates du passé esclavagiste se mêlent à la rudesse du présent.

Progressivement, l’intrigue se met en place pour être poussée à son paroxysme après l’entrée en scène de la petite Dessaintes avec rancoeur et dépit.

«  Ici commence donc mon histoire en même temps que ma chute  »

L’atmosphère légère, des premiers chapitres, laisse place à une ambiance austère et empreint de violences sourdes dans un contexte de misère humaine et sociale.  C’est avec beaucoup de maturité et sans ménagement au point d’en devenir touchante, qu’elle va nous conter son histoire.  Quatre prénoms ? Un seul ? Mais lequel ? Difficile à dire. Elle est une Dessaintes, un point c’est tout. Un nom, une famille, un fardeau qui est bien lourd à porter. 

Il vous sera impossible de rester indifférent face à la fille Dessaintes. Elle qui va devoir à force de caractère et de subterfuges familiaux, sortir son épingle du jeu. En effet, il en faut  du courage pour s’extirper de ce marasme. Elle aspire à une vie différente de celle de ses parents. Le personnage devient réel sous nos yeux. Une vieille âme, il ne peut pas en être autrement pour avoir un regard aussi lucide et cinglant sur son entourage et sa vie. 

« J’ai un livre sur ma table de chevet. Parce que je n’ai pas de pistolet » 

C’est un duel permanent entre la violence sournoise et l’acharnement contestataire qui se livre crûment sous nos yeux de lectrices.  Nous prenons vite conscience que le monstre a choisi de se cacher derrière les murs et la porte de cette modeste case de la rue Descartes.

Que dire des parents? Ils sont détestables et antipathiques. Un comportement condamnable en tout point, où la capacité à se réjouir du succès de son enfant n’existe pas. D’une cruauté, sans nom… enfin si, les Dessaintes. Les Thénardiers font pâle figure à côté d’eux.

Nous avons tenu, tout au long du livre, à l’espoir d’un avenir meilleur comme le personnage principal. Avec une irrépressible envie de rassurer l’héroïne et la convaincre qu’elle arrivera à s’en sortir.

« Je vais lire et inventer des histoires pour les mettre dans des livres. Je vais outrepasser mon rang, ma condition, et être là où l’on ne m’attend plus »

Outre le fait que ce roman est poignant, déstabilisant et dur à la fois. Il se révèle parfois sous un angle plus dérangeant. L’auteure nous dépeint les personnages avec une telle véhémence que cela peut heurter ou choquer. Le ton est incontestablement provocateur dans certains aspects.

«  Mi arrache ton plime,espèce ti piment  »

Gaëlle Bélem

La Réunion Lontan est présentée sous un éclairage très sombre. Cela fait naître l’envie de nuancer avec des souvenirs plus doux, le bonheur simple de cette époque, la solidarité…  Il est arrivé au cours de la lecture, que nous perdions le fil et la cohérence dans la personnalité du personnage principal.

À  l’instar de la petite Dessaintes, qui à 7 ans, décide de devenir « Écrivain pour faire de la magie ! », c’est ce que réussit à faire Gaëlle Bélem au fil des pages. Assurément, il faut être magicienne pour faire détester des personnages sordides et éveiller de la compassion à la fois.  Pour son premier livre, elle fait fort et nous pensons sérieusement qu’elle marquera les esprits, en tout cas c’est tout ce que nous lui souhaitons. Et vous, voulez-vous découvrir ce monstre ? 

EN BREF :

Do : Je le recommande, car sa lecture ne peut pas laisser indifférente. Le petit plus, un glossaire saupoudré d’humour. J’ai aimé ce roman, c’est comme ça, un point c’est tout !

Isa : C’est un livre sur la Réunion, sur notre culture, sur la famille réunionnaise et c’est une belle découverte que  je vous recommande vivement » un point c’est tout ! » C’est indéniablement une auteure que je vais suivre attentivement.

Ce roman a été lu dans le cadre d’une lecture commune avec Gaëlle Perma Guitton, Lindsay Hardy-Mussard et Coulsoum , les chroniqueuses littéraires du gang des lectrices.